AMBOS

L’univers du cheval m’a ouvert un horizon de rencontres avec des êtres rares, célèbres auteurs et hommes de terrain, ardents défenseurs de la culture équestre. J’ai frappé aux portes avec mon matériel de photographe et quelques tirages en bandoulière. Tous m’ont accueillie, m’accordant leur confiance. Ambos est un recueil de textes de plusieurs d’entre eux. Leurs écrits illustrent des facettes d’un patrimoine d’une richesse insoupçonnée.

© Jennifer Ajuriaguerra, 2013, LESEDITIONSOVADIA | N° édition : 2-36392

« Le premier homme et le premier cheval »
Yves Coppens, Professeur honoraire au Collège de France, Chaire de Paléoanthropologie et de Préhistoire

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Saisi par les somptueuses photographies de Jennifer Ajuriaguerra, je me mis à évoquer ce que représentait le Cheval pour moi. Une foule d'idées, d'images fixes, d'images mobiles, se précipitèrent bien sûr aussitôt dans mon esprit et j'ai eu la tête pleine de chevaux en vrac, des chevaux tout seuls déroulant leur musculature puissante couleur de sable, des chevaux montes - ceux-là plutôt sombres, allez savoir pourquoi ! - élégants comme leurs cavaliers, des chevaux a l'école marquant le pas a la voix, des chevaux nus et fous dans les toundras islandaises, des chevaux habilles de toutes les couleurs dans les parades éthiopiennes, des chevaux fougueux autour des troupes mongoles, et tellement d'autres chevaux, fiers ou tristes, luisants ou sales, aux poils longs ou ras, aux hanches serrées ou généreuses.

C'est amusant de prendre conscience de la proximité incontestable de cet animal et de l'homme et des liens qui l'attachent à nous ; c'est en effet un vertébré, un mammifère, un périssodactyle apparemment comme un autre, mais personne ne songerait à le comparer ni au rhinocéros, ni à l'éléphant, ni au bœuf. II a été domestique après la chèvre, après le mouton, après le cochon.

II a été attelé puis monte après le bœuf, l'éléphant, le dromadaire, mais c'est lui qui est devenu l'ami noble, la monture de prestige, le cadeau de luxe ; un souverain est plus fier de son écurie que de son établi, de son étalon que de son succès aux concours agricoles. Un autre lien m'amuse et celui-là est attaché à ma spécialité. II y a 3, 4, s millions d'années en effet, vivaient en Afrique Tropicale les Préhumains ; on les a appelés Orrorin, Ardipithecus, Australopithecus; dans les savanes plus ou moins arborées qu'ils fréquentaient, debout sur leurs pattes de derrière, y galopaient aussi de nombreux Préchevaux. lls se nommaient Hipparions ou Stylohipparions.

Mais entre 3 millions et 2 millions et demi d'années, un changement dramatique survint ; ce fut un assèchement : les arbres disparurent, les arbustes et les buissons aussi, le monde végétal en général réduisit considérablement son importance et sa diversité. Le monde animal qui en vivait a bien sûr beaucoup souffert et il lui a fallu s'adapter aux nouveaux milieux pour survivre. Dans cet environnement beaucoup plus découvert ou il était beaucoup plus vulnérable, un des Préhumains a choisi une dissuasion physique : plus grand, plus fort, il est devenu ce que l'on a appelé l'Australopitheque robuste (en fait Paranthropus robusutus en Afrique du Sud, Zinjanthropus aethiopicus et Zinjanthropus boise/ en Ethiopie, au Kenya, en Tanzanie, au Malawi, Australopithecus garhi dans la province biogéographique très particulière de l'Afar éthiopien, djiboutien et somalien). Ce préhumain là élargit son régime végétarien à des végétaux plus fibreux, plus coriaces auxquels

II n'avait pas accès auparavant. Un autre Prehumain choisit une autre dissuasion plus subtile, que l'on peut qualifier d' « intellectuelle ». Ce n'est pas son corps qu'il a développé, mais sa tête et par suite son cerveau.

L'extrémité proximale (c'est comme ça que ça s'appelle) de son système nerveux a accru son volume, son irrigation, sa complexité ; il est devenu (en Afrique orientale) ce que l'on a appelé l'Homme (Homo habilis, Homo rudolfensis). Ce genre nouveau, le genre humain, a élargi aussi son régime alimentaire, auparavant majoritairement végétarien, a un régime dit omnivore, c'est-à-dire à la consommation régulière quasi-nouvelle de viande. Eh bien, c'est à ce même moment et pour les mêmes raisons que l'Hipparion s'est fait Cheval ! Que faire face aux carnassiers gourmands de ces époques de crise (Machairodus, Dinofelis, Megantereon, Leo, Panthera, Hyaenea, Crocuta, ...) dans un paysage qui vous découvre et vous expose ? Grandir et grossir pour en imposer autant que faire se peut, réfléchir et se rend re apte à se saisir d'objets pour les jeter a l'agresseur, ou courir plus vite.

Le Cheval a fait le nécessaire pour parvenir à cette troisième solution ; au moment où nous découvrions la conscience réfléchie et au moment où nous en imaginions l'outil (l'arme) fabrique, le Cheval agrandissait son corps et sa patte et inventait le galop sur un doigt ! Cheval de Prezwalski, Hemione, Poneys, Ânes, Zèbres, a peuplé la préhistoire et trotte librement à travers les savanes, les prairies et les steppes d'antan, ainsi que sur les parois de nos grottes (dites ornées.) avant qu'un beau jour d'il y a seulement 6 millénaires, quelque part en Ukraine, l'Homme circonvienne le Cheval et l'attelé pour qu'il l'aide a transporter ses récoltes a la maison, et finisse par oser le monter.

Yves Coppens ––– Jean-Pierre Digard ––– Jean-Louis Gouraud––– Michel Henriquet ––– Daniel Roche –––Marion Scali

« Diversité et synthèses équestres »
Jean-Pierre Digard, Ethnologue • Directeur de recherches au CNRS • Spécialiste de l'Iran et de l'histoire de la domestication des animaux

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Saisi par les somptueuses photographies de Jennifer Ajuriaguerra, je me mis à évoquer ce que représentait le Cheval pour moi. Une foule d'idées, d'images fixes, d'images mobiles, se précipitèrent bien sûr aussitôt dans mon esprit et j'ai eu la tête pleine de chevaux en vrac, des chevaux tout seuls déroulant leur musculature puissante couleur de sable, des chevaux montes - ceux-là plutôt sombres, allez savoir pourquoi ! - élégants comme leurs cavaliers, des chevaux a l'école marquant le pas a la voix, des chevaux nus et fous dans les toundras islandaises, des chevaux habilles de toutes les couleurs dans les parades éthiopiennes, des chevaux fougueux autour des troupes mongoles, et tellement d'autres chevaux, fiers ou tristes, luisants ou sales, aux poils longs ou ras, aux hanches serrées ou généreuses.

C'est amusant de prendre conscience de la proximité incontestable de cet animal et de l'homme et des liens qui l'attachent à nous ; c'est en effet un vertébré, un mammifère, un périssodactyle apparemment comme un autre, mais personne ne songerait à le comparer ni au rhinocéros, ni à l'éléphant, ni au bœuf. II a été domestique après la chèvre, après le mouton, après le cochon.

II a été attelé puis monte après le bœuf, l'éléphant, le dromadaire, mais c'est lui qui est devenu l'ami noble, la monture de prestige, le cadeau de luxe ; un souverain est plus fier de son écurie que de son établi, de son étalon que de son succès aux concours agricoles. Un autre lien m'amuse et celui-là est attaché à ma spécialité. II y a 3, 4, s millions d'années en effet, vivaient en Afrique Tropicale les Préhumains ; on les a appelés Orrorin, Ardipithecus, Australopithecus; dans les savanes plus ou moins arborées qu'ils fréquentaient, debout sur leurs pattes de derrière, y galopaient aussi de nombreux Préchevaux. lls se nommaient Hipparions ou Stylohipparions.

Mais entre 3 millions et 2 millions et demi d'années, un changement dramatique survint ; ce fut un assèchement : les arbres disparurent, les arbustes et les buissons aussi, le monde végétal en général réduisit considérablement son importance et sa diversité. Le monde animal qui en vivait a bien sûr beaucoup souffert et il lui a fallu s'adapter aux nouveaux milieux pour survivre. Dans cet environnement beaucoup plus découvert ou il était beaucoup plus vulnérable, un des Préhumains a choisi une dissuasion physique : plus grand, plus fort, il est devenu ce que l'on a appelé l'Australopitheque robuste (en fait Paranthropus robusutus en Afrique du Sud, Zinjanthropus aethiopicus et Zinjanthropus boise/ en Ethiopie, au Kenya, en Tanzanie, au Malawi, Australopithecus garhi dans la province biogéographique très particulière de l'Afar éthiopien, djiboutien et somalien). Ce préhumain là élargit son régime végétarien à des végétaux plus fibreux, plus coriaces auxquels

II n'avait pas accès auparavant. Un autre Prehumain choisit une autre dissuasion plus subtile, que l'on peut qualifier d' « intellectuelle ». Ce n'est pas son corps qu'il a développé, mais sa tête et par suite son cerveau.

L'extrémité proximale (c'est comme ça que ça s'appelle) de son système nerveux a accru son volume, son irrigation, sa complexité ; il est devenu (en Afrique orientale) ce que l'on a appelé l'Homme (Homo habilis, Homo rudolfensis). Ce genre nouveau, le genre humain, a élargi aussi son régime alimentaire, auparavant majoritairement végétarien, a un régime dit omnivore, c'est-à-dire à la consommation régulière quasi-nouvelle de viande. Eh bien, c'est à ce même moment et pour les mêmes raisons que l'Hipparion s'est fait Cheval ! Que faire face aux carnassiers gourmands de ces époques de crise (Machairodus, Dinofelis, Megantereon, Leo, Panthera, Hyaenea, Crocuta, ...) dans un paysage qui vous découvre et vous expose ? Grandir et grossir pour en imposer autant que faire se peut, réfléchir et se rend re apte à se saisir d'objets pour les jeter a l'agresseur, ou courir plus vite.

Le Cheval a fait le nécessaire pour parvenir à cette troisième solution ; au moment où nous découvrions la conscience réfléchie et au moment où nous en imaginions l'outil (l'arme) fabrique, le Cheval agrandissait son corps et sa patte et inventait le galop sur un doigt ! Cheval de Prezwalski, Hemione, Poneys, Ânes, Zèbres, a peuplé la préhistoire et trotte librement à travers les savanes, les prairies et les steppes d'antan, ainsi que sur les parois de nos grottes (dites ornées.) avant qu'un beau jour d'il y a seulement 6 millénaires, quelque part en Ukraine, l'Homme circonvienne le Cheval et l'attelé pour qu'il l'aide a transporter ses récoltes a la maison, et finisse par oser le monter.

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« Une façon féminine de photographier la virilité ? »
Jean-Louis Gouraud, Éditeur écrivain. Historien et encyclopédiste du cheval et de l'équitation. Il entreprit le défi de voyager seul avec ses deux chevaux de Paris à Moscou en 1990. Relaté dans son ouvrage « Le Pérégrin émerveillé », prix Renaudot poche 2013.  

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Saisi Lorsqu'on fait observer que le cheval, par sa vitalité, sa force, sa fougue (amoureuse) est une représentation de la virilité, personne n'y trouve à redire. Lorsqu'on se permet, même timidement, de lui trouver au contraire, par sa grâce, des caractéristiques plutôt féminines, on s'expose à de graves ennuis ou, au moins, de graves reproches. C'est le risque que j'accepte de prendre ici, en contemplant - en commentant - le travail photographique de Jennifer Ajuriaguerra.

Entre la femme et le noble animal - mâle ou femelle -, les comparaisons sont tentantes : le cheval, fait observer Michel Tournier dans Le Roi des Aulnes, est « chevelu et fessu comme une femme ». D'autres ont insisté sur les similitudes de caractère (fantasque), de tempérament (imprévisible) ou de comportement (incontrôlable). Sans s'égarer sur ce terrain, et pour s'en tenir à des considérations purement anatomiques, il faut bien reconnaître que la nature a multiplié les ressemblances. La chevelure d'abord « Ô toison, moutonnant jusque sur l'encolure ! » s'exclame Baudelaire dans Les Fleurs du Mal en s'adressant à sa maîtresse : « Longtemps ! Toujours ! Ma main dans ta crinière lourde / Sèmera le rubis, la perle et le saphir, / Afin qu'à mon désir tu ne sois jamais sourde ! ». Comment ne pas être troublé par la similitude entre les rondeurs des uns et les arrondis des autres ? « C'est vrai que dans la hiérarchie des culs, rien ne peut égaler ce fleuron nuptial d'une croupe de jument imbue de sa beauté », écrit Patrick Grainville dans Le Paradis des Orages.

D'ailleurs, tout cela a été déjà dit dans le plus ancien des dictionnaires, celui de Antoine Furetière (1690).
Je cite : « Un cheval, pour être bon, doit avoir trois parties correspondant à trois de la femme : la poitrine, le fessier et les crins, c'est-à-dire poitrine large, croupe remplie et les crins longs » (sic). II y a aussi la manière de marcher du cheval : « monté sur des jambes fines, des hauts talons » (Francis Ponge), ou « sur les pointes », telle une ballerine (Paul Valery).

Rien d'étonnant, donc, à ce que, dans l'excitation de l'amour, les hommes aient souvent sombre dans la confusion entre les deux créatures. Pour déclarer sa flamme à Lou, Guillaume Apollinaire ne trouve pas plus beau compliment que d'évoquer « Ta grâce / D'alezane dorée ô ma belle jument de race ». Garcia Lorca va plus loin encore : se souvenant d'une nuit d'amour avec une femme adultère, il écrit « Cette nuit me vit galoper / De ma plus belle chevauchée / Sur une pouliche nacrée / Sans bride et sans étriers ».

Comme on l'a remarqué, Jennifer Ajuriaguerra ne photographie que des étalons.
Peut-on dire, en admirant la force et la grâce qui se conjuguent ici, qu'il y a une façon féminine de photographier la virilité ?

« Iconographie du cheval ibérique »
Michel Henriquet, Fondateur de l'association française du cheval lusitanien. Ancien écuyer en chef et conseiller technique de dressage du Cadre Noir de Saumur

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L'image du cheval ibérique tel qu'il est en lui-même apparaît dès la préhistoire sur la grotte espagnole d'Altamira en forme de peintures pariétales polychromes. Ces œuvres magnifiques, contemporaines de l'ère glaciaire, décorent un lieu de culte ou le cheval était célèbre, associé aux divinités. Elles sont tes plus anciennes réalisations artistiques connues et les premières d'un cheminement esthétique à travers les millénaires dont la dernière expression nous est donnée par les saisissantes photos de Jennifer Ajuriaguerra.

Le cheval du sud-ouest de ta péninsule, tantôt désigné comme andalou, tantôt lusitanien, suivant que son berceau de naissance fut l'estuaire du Guadalquivir ou celui du Tage, est un animal unique parmi ses frères de race. II inspire Xénophon par son courage, son ardeur et sa prestesse lorsqu'il relate ses exploits aux Helléniques. Jules César décrira les prouesses de sa cavalerie ibère et c'est sur son crevât d'Andalousie qu'Adrien, empereur andalou, sera statufié.
C'est ce merveilleux animal athlète, combattant et danseur, qui inventera littéralement l'art équestre, tant la souplesse et les variations d'équilibre lui sont naturelles. II sera pendant près de deux mille ans le prolongement des moyens du cavalier aux combats et reste le partenaire essentiel des écuyers dans leurs ballets équestres. Voilà ce qu'en pensait en 1657 le très noble, haut et très puissant due de Newcastle : « C'est le cheval du monde le plus beau et le plus propre pour un Roy en un jour de triomphe ».

II tient les premiers rôles dans la peinture et la sculpture de la Renaissance italienne. Ce sont des chevaux ibériques que Mantegna représentera dans le trompe-l'œil réaliste et précis du château de Mantoue, Paolo Ucello dans ses fresques, Donatello avec ses sculptures.
Le François 1er, de Clouet est monté sur un genet d'Espagne. II devient l'archétype du cheval de l'Age Baroque et son élevage se répandra à travers l'Europe dans les haras princiers, de la France au Danemark à la Russie et à l'Autriche où il sera la parure la plus précieuse des Écuries Royales et le symbole de la puissance des monarques. C'est toujours le brillant cheval péninsulaire qui sera au centre des portraits équestres de Mignard, Vélasquez, du Danois Erikson, de Rubens et du Titien.
Les maîtres flamands seront les précurseurs des scènes de la vie quotidienne, au manège, a la chasse et a la guerre, compositions aux traits précis, un peu figées, nimbées d'une douce lumière. Les derniers portraits équestres sur lesquels les chevaux portugais et espagnols régneront encore sont ceux de David. Avec le XIXe siècle apparaît le pur-sang anglais et... la photographie. Avec elle, des artistes au talent aussi éblouissant que celui des maîtres des Grands Siècles, car « La photographie, c'est le photographe, un phénomène solaire où l'artiste collabore avec le soleil ». Ce n'est plus un désir de rivaliser avec le portrait, une volonté d'exactitude, mais, sans perdre de vue la vérité documentaire, la création de l'émotion par l'imagination poétique.

Le partage physique et mental d'une vie avec les chevaux ainsi que les phénomènes d'interaction permanente qu'il entraîne, développent chez les gens de chevaux une difficulté à parcourir sans agacement les images ou les ouvrages littéraires qui leur sont consacrés, même par des auteurs de talent, s'ils ne sont que l'alibi de l'œuvre. Rien de semblable avec les superbes images de Jennifer Ajuriaguerra au premier coup d'œil.

C'est une adhésion admirative pour leur beauté et leur vérité. Les acteurs essentiels en sont les chevaux lusitaniens, partenaires de ce grand écuyer qu'est notre très cher ami Luis Valença. La justesse des mouvements, la grâce des attitudes ne se démentent jamais, que les chevaux soient dans l'action artistique ou la sérénité du repos, les variations d'expression des visages et des yeux révèlent les joies ludiques, la concentration, l'excitation et surtout la confiance. Nous sommes en face d'une œuvre qui prend sa place dans la galerie plusieurs fois millénaire que l'humanité a consacre à sa noble conquête.

« Lectures des chevaux en ville (XVI- XXe siècles »
Daniel Roche, Professeur honoraire au Collège de France, Chaire de l'Histoire de la France des Lumières • Spécialiste de l'histoire culturelle et sociale de la France de l'Ancien Régime

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Somptueusement saisis par l'objectif du photographe, les chevaux de Jennifer de Ajuriaguerra déclinent des situations diverses, réalistes et esthetisées. Cavaliers et montures participent d'une mise en scène attentive au frémissement des bêtes, a leur regard étonné, à l'apparat de leur discipline, rassembles dans le travail. C'est l'expression d'un art et d'un luxe de la consommation des équidés qui sont développés depuis la Renaissance dans les villes européennes à l'ombre des palais princiers dans les spectacles des Cours et des manifestations aristocratiques.
C'est un univers réservé, exprimant une culture politique et la force de la distinction sociale dont les chevaux sont les marqueurs, qui est en contraste parfait, sinon en désaccord profond, avec le monde urbain. De fait, celui-ci ne produit pas d'équidés, il les consomme, et de plus en plus, de la Renaissance à la Belle Époque. Entre le calme du manège et le tohu-bohu de la violence utilitaire, se lit une des transformations majeures de la civilisation moderne.

Elle s'amplifie dès le XVIIIe siècle dans le grand mouvement d'expansion des cités, l'accroissement de leur population, la montée des besoins et le développement de la mobilité des hommes et des choses. C'est au même moment que la philosophie des Lumières donne avec Condillac et le Traité des sensations, les clés de compréhension d'un changement de sensibilité et de comportement des populations urbaines. Les cinq sens sont mobilisés diversement dans la matérialisation de la présence des chevaux, leur accroissement, Paris, Londres, les grandes capitales rassemblent en permanence des dizaines de milliers de chevaux et d'autres traversent constamment les cités.

Cette présence accrue, l'énergie déployée pour animer mécaniques et voitures, la révolution des transports créent un gigantesque spectacle visuel. La circulation s'organise, bêtes et voitures mobilisent les autorités contre les encombrements, les accidents, les dérèglements du nombre. Les parades militaires et les promenades civiles de loisir étalent la diversité des chevaux d'origine multiple que les spectateurs sont capables d'apprécier. En même temps, l'ouïe des habitants des cités a été sollicitée par le marquage des heures, dans l'écho des rythmes de la circulation. Sebastien Mercier l'a traduit concrètement de l'aube ou le silence est rompu par le roulement des fardiers et des tombereaux jusqu'aux moments de la sortie des spectacles, quand se bousculent les carrosses.

Quand meurt une célébrité, on entasse la paille sous ses fenêtres pour amortir le fracas des sabots et des roues. L'entassement des bêtes entraîne d'autres nuisances et d'autres habitudes. Les chevaux font la ville délétère, et leur odeur, celle de milliers de litres d'urine, celle des tonnes de crottin et de fumier que produisent les écuries, fait de l'atmosphère urbaine un lieu toxique et un enjeu pour l'hygiéniste. L'ascension des préoccupations désodorisantes est une réponse suscitée par le succès du Cheval moteur citadin, comme le décrottage de la ville qui s'attaque a l'évacuation des boues et des déchets des métiers du cheval, tel que l'équarrissage et la tannerie. La présence des chevaux crée le paysage pathologique de la cite moderne et ses inégalités topographiques, opposant les quartiers pauvres et les beaux quartiers.

Entre ces mondes circulent les habitudes du voir et les gestes de l'entretien. Le toucher y a son rôle qui, dans le paysage, garantit la santé des animaux dont le souci n'épargne personne. Du palefrenier à l'écuyer, du cavalier au cacher, c'est aussi ce sens qui symbolise le tact et la main, qui règle la vie et le contrôle des chevaux et mobilise la familiarité des écuries, du manège, de la rue à l'auberge.

La ville familière et l'urbanité font vivre les hommes et les chevaux ensemble. C'est le grand moment historique des machines vivantes, fragiles, coûteuses, rares pendant longtemps.

Image : ©Rue des Archives/RDA

« Histoire du dressage »
Marion Scali, Écrivain, journaliste et monitrice diplômée d'équitation • Auteur d'ouvrages de vulgarisation sur les grands écuyers de l'histoire

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À l'origine était le cheval. Sauvage et curieux. Peintures rupestres à l'appui. S'amorcent des relations qui ne tardent pas à être gravées dans la pierre - et à faire couler beaucoup d'encre. Xénophon, 430 avant J.-C., disciple de Socrate, rédige De l'art équestre... Quinte-Curce raconte comment, au premier siècle de notre ère, Alexandre le Grand dresse son cheval ombrageux, Bucéphale. Sans parler de Kikkuli, extraordinaire entraîneur mitanien des chars hittites, qui, en Mésopotamie, rédige le plus ancien des traités connus. Ils inaugurent une longue lignée d'écuyers qui, au fil des siècles, rédigeront pour la postérité la sublime histoire de l'équitation. Elle a nom Haute École et est au cheval ce que la gastronomie est à l'alimentation : il n'y a pas de plat parfaitement réussi, il n'y a pas de cheval parfaitement dressé - ou si peu.

On ne peut guère savoir si, initialement, le cheval est utilisé comme animal de trait, d'attelage ou de selle, utilisations probablement simultanées. Mais il est certain qu'il devient très rapidement l'auxiliaire de l'homme dans la guerre. Avec Rome et les jeux équestres, s'ébauche une équitation savante. Au Moyen-âge, les destriers magnifient les tournois et les charges en haie. Pendant les cinq siècles qui suivent, les cavaliers des steppes, de Pékin à Vienne, conquièrent le monde. L'apparition, au XVe siècle, des armes à feu légères rend essentielle l'exécution de mouvements plus rapides, plus complexes. Les hommes doivent parfaire le dressage de leurs montures, et même en modifier le modèle : n'ayant plus à porter d'homme en armure, les chevaux deviennent plus légers pour être plus mobiles. Entre l'Espagne, le Portugal et l'Italie (les précurseurs), la France (Versailles, Saumur), l'Autriche (Vienne), sans oublier l'Angleterre, l'équitation a ses grands hommes, ses tendances, ses schismes, ses axiomes, ses principes, ses thèses. À certaines époques, le dressage a quelques rapports avec le domptage, voire chez certains avec la férocité, même si Xénophon, déjà, recommandait les récompenses et la cessation du travail dès que le cheval « faisait le beau », c'est-à-dire retrouvait sous la selle l'aisance et l'amplitude de ses allures naturelles.

Tout est là : le dressage du cheval consiste à lui redonner la souplesse dont il fait preuve en liberté, quand il effectue des gestes somptueux pour séduire, se défendre, manifester sa joie ou sa fureur. C'est une quête sans fin, de même nature que celle du peintre à la recherche de la couleur juste, du musicien avide de donner le vrai tempo à une composition. Jusqu'à la Renaissance, le cheval est arme de cavalerie ou transporte courrier et voyageurs. Mais de nouveaux modèles plus légers et plus gracieux sont conçus dans le sud de l'Europe, et l'art équestre voit le jour auprès des grands de ce monde, qui financent également tableaux et rondos.
Le cheval reflète le prestige des rois, des seigneurs. Dans les académies de Naples ou de Ferrare, on étudie la meilleure manière de se tenir en selle et d'obtenir du cheval ces airs dont la beauté galvanise. Le premier, Grisone, gentilhomme napolitain, invente le maneggio. Le manège est l'endroit où l'on « manie » son cheval, et « manéger » signifie assouplir sa monture. Les gentilshommes accourent de toute l'Europe pour prendre des leçons auprès des écuyers italiens, mais parallèlement, Portugais et Espagnols travaillent sur leurs petits chevaux à « la belle équitation ». Dès les débuts du XVIIe siècle, les maîtres français et portugais publient des traités, comme en réponse aux Italiens, et revendiquent la douceur et la persuasion plutôt que la brutalité dans le maniement des chevaux. Ils écrivent comme ils chevauchent, avec finesse et beauté.

On apprend donc les meilleures méthodes pour obtenir des chevaux ces beaux airs qui fascinent encore aujourd'hui les spectateurs lors des prestations du Cadre noir ou des Écoles de Vienne, de Lisbonne ou de Jerez. La philosophie du dressage s'affine au cours des siècles. La perfection de l'équitation qui en découle, relève de l'art : un geste qui, comme tel, semble facile et ne laisse rien paraître du travail, de la science et de l'âme nécessaires à son obtention. On « joue » du cheval comme on jouerait d'un instrument de musique, et l'enseignement de l'équitation fait partie intégrante de l'éducation des gentilshommes. Au XVIIIe siècle, l'art équestre se place, lui aussi, sous le signe des Lumières. Et M. de la Guérinière, entre dans le manège des grands théoriciens ...

Il publie ce qui restera pour tous les Européens la bible de l'homme de cheval : École de cavalerie, où l'on apprend comment préparer le cheval et comment lui demander ces exercices qui ont nom épaule en dedans, croupe au mur, appuyer, galop rassembler, passage, piaffer. Il décrit dans la plus belle des langues la plus simple des équitations. Une équitation comme épurée, dans laquelle le cavalier n'agit que par des actions discrètes - une main indique, l'autre soutient ; les jambes interviennent à peine ; le dos du cavalier tient celui du cheval... Une simplicité lumineuse - mais simplicité ne veut pas dire simplisme.

Plus on lit le livre de La Guérinière, plus les nuances se dessinent, plus la profondeur de la pratique affleure. Notamment sa vision des chevaux : il fallait être un bel esprit pour oser, au XVIIIe siècle, « individualiser » les chevaux, et énoncer que tous ne peuvent être soumis au même travail ; écrire que l'exigence du cavalier doit être basée sur les moyens et les forces de chacun...

La Haute École est la phase ultime d'une éducation réussie, un travail de plusieurs années qui exige une progression et une précision irréprochables, pour obtenir ce qu'on appelle le rassembler, qui rend le cheval disponible et vibrant, les « airs bas », dans lesquels les membres du cheval restent près du sol, et les « airs relevés » dans lesquels ses membres quittent le sol.

Les airs relevés, apparus sous la Renaissance italienne, ornent les chorégraphies des carrousels, permettant de prouver la valeur et la solidité des cavaliers en selle. Leur but est aussi militaire, afin d'obtenir du cheval de guerre une soumission parfaite et une très grande maniabilité, préparant les cavaliers aux rudes secousses du combat ; ils servent aussi aux officiers à parader sur le front des troupes. Les airs relevés encore pratiqués dans les grandes écoles équestres sont la courbette, la croupade, la cabriole. Seule cette dernière. « le plus élevé et le plus parfait de tous les sauts » a conservé son style classique.

Au XXe siècle, la Haute École devient discipline olympique, c'est son triomphe. Voire son chant du cygne. La « danse classique » équine se fait danse acrobatique. notamment en Allemagne, pourtant en théorie restée fidèle aux principes de La Guérinière. Une équitation moins belle à voir, moins confortable pour le cheval. Les doctrines s'affrontent, et des batailles d'Hernani animent régulièrement le petit monde fermé des professionnels du dressage. Dans les années 60, un maître de manège portugais vient rappeler ce qu'est la belle équitation.

Il se nomme Nuno Oliveira. Il séduit bientôt certains cavaliers en quête d'harmonie et sème la bonne parole sur tous les continents. On lui doit sans doute le fait qu'en ce début du XXIe siècle, tous n'ont plus à la bouche que ces mots magiques, comme neufs malgré les écrits de La Guérinière qui les célébraient déjà : équilibre et légèreté. Certains les mettent en application ...

THE EMOTIONAL POWER OF HORSES

« Avec une ardeur si noble », Jean Racine.
Lorsqu’un écuyer dit d’un cheval qu’il a du cœur, il se réfère avec respect à son courage. Pour moi, le cheval est doué d’une intensité émotionnelle qui relève du mystère. J’ai tenté de restituer par l’image, cette émotion chaque fois éprouvée en l’ approchant. Photographies et vidéos ont donné lieu à des expositions. Chaque installation est singulière et unique. L’une d’entre elle fut conçue par l’artiste franco-argentin Pablo Reinoso en vue du Saut Hermès au Grand Palais.

© Jennifer Ajuriaguerra, 2015

La scénographie réalisée par l’artiste franco-argentin Pablo Reinoso à occasion du Saut Hermès au Grand Palais.

AGA KHAN STUDS
Synopsis - Film Documentaire

NOTE D’INTENTION : La transmission d’une passion pour les chevaux de courses est gravée dans la mémoire de la famille Aga Khan. De la Perse à l’Europe, chaque génération, aux prises avec les réalités de son époque, incarne une conception de l’élevage qui vise au maintien et à l’extension de lignées performantes. Comment ces lignées de chevaux ont-elles survécu depuis cinq générations ? Pour y répondre, nous proposons une narration cinématographique de « La mémoire équestre de la famille Aga Khan ».

© Jennifer Ajuriaguerra, 2017

OUVRAGES : Aga Khan III, 1955. Mémoires, Editions Albin Michel, Paris. / Brend, Barbara et Charles Melville. 2010. Epic of the Persian Kings, The Art of Ferdowski’s Shamameh, I. B. Tauris, London/New York. / Collectif, 2004. Orient : Mille ans de poésie et peinture, Editions Diane de Selliers, Paris. / Galtrey, Sydney. 1934. Memoirs of a racing journalist, Editions Hutchinson & Co, London. / Homéric, 2012. Dictionnaire amoureux du cheval, Editions Plon, Paris. / Jodidio, Philip. 2011. Une tradition de course et d’élevage, Les chevaux de l’Aga Khan, Editions Prestel, New York. / Kerlau, Yann. 2004, Les Aga Khans, Editions Perrin, Paris. / Manuscrit De la nature et vertu des chevaux, Manuscrit sur velin, France, vers 1500-1515. / Od-din Attar, Farid. 2016. Le Cantique des Oiseaux, Editions Diane de Selliers, Paris. / Tweedie, Willian (Major General). 1973. The Arabian Horse, His Country and People, Librairie Du Liban, Beyrouth. VIDEOS, PHOTOS : agakhanstuds.com / bbc.com/sport/horse-racing / britishpathe.com / cnn.com : HH Live Horse Museum / en.wikipedia.org / fr.wikipedia.org / equidia.fr/live / channel4racing / etsy.com / francesire.com / gettyimages.fr / gettyimages.co.uk / jourdegalop.com / nbcnews.com / parismatch.com / racing.com/news/2013-02-22/the-archive-pioneering-horsemen / mailonlineracing / G.friedli / hussein.smusmug.com/Photos / Ismaili.net / Ismailimail.wordpress.com / laureentopalian.com : Peinture persane originale de Laureen Topalian / lefigaro.fr/lefigaromagazine/2006/06/09/01006-20060609ARTMAG90522-le_galop_au_feminin.php / paradispersans.fr : / Miniature persane par Brigitte Goldberg / racing.com/news/2013-02-22/the-archive-pioneering-horsemen / rwitc.com/club/timeline.php / turf.com / youtube.com